Textes

Huit

Le point de départ ou, si vous préférez, l’inspiration d’Olivier Morel vient de ses voyages – Japon, Inde, peu importe – avec les images rapportées de ses périples. L’artiste est sur le-qui-vive ; l’appareil photographique à la main, il guette le hasard heureux, où la vitesse combinée à l’observation cristallisera un moment de la vie.

1001 nuits, artiste Olivier Morel - Huit (Colas), acrylique/toile, 114 x 146 cm, 2011
Olivier Morel – Huit (Colas), acrylique/toile, 114 x 146 cm, 2011 [Fondation Colas]

Cette captation fulgurante du présent n’est pas guidée par une recherche de pittoresque. Il se passe juste quelque chose que l’artiste saisit. La photographie en fixe le contour mais Olivier Morel lui donnera sa forme, plus tard, dans l’atelier. Huit est né de ce retour sur image, où le peintre se confronte aux visions hallucinées de la route vue à travers les vitres de la voiture.

Isabelle Cahn (Conservateur général des peintures au musée d’Orsay) – Avril 2011
Catalogue de la Fondation Colas – nouvelles acquisitions 2011

Le peintre-archer – Esprit du Iai hier et aujourd’hui

Le Iai Jutsu, l’art de dégainer le sabre dans l’art martial japonais, faisait partie de l’éducation classique du samurai. Le Iai vu comme une voie de recherche pour l’élévation spirituelle ou Iai Do, peut être le travail d’une vie pour produire le geste parfait. L’intention se projette dans l’action au-delà de la cible ; le geste est unique comme un instantané, pensé et réalisé d’un trait, la trajectoire du katana est fixée dès que le mouvement est amorcé, pur et irréparable à la fois. L’esprit du Iai est identique à celui du Kyu Jutsu, l’art du tir à l’arc japonais, que pratiquent les archers à cheval du Yabusame chers à l’œuvre d’Olivier Morel, et dont le rituel persiste dans le Japon moderne. Ce qui semble être de prime abord un artefact anachronique demeurerait-il un enseignement riche d’intérêt aujourd’hui?

Olivier Morel, Peinture-cible, artiste, Japon
Peinture-cible, acrylique/toile, 130 x 195 cm, 2010

Dans l’histoire japonaise, les barrières entre domaines devaient s’effacer car ces guerriers devaient maîtriser plusieurs arts à la fois : équitation dans des conditions extrêmes et précision ultime à l’art réunis, attention de tous les instants…mais aussi une éducation intellectuelle et artistique attestant d’un grand raffinement: calligraphie, littérature, musique… Pendant les lumières européennes ou déjà pendant le grand siècle, un gentilhomme pratiquait également des arts aussi divers que l’escrime, l’équitation, la danse ou la pratique de la musique baroque. Une vision globalisée de l’homme réunissant ses pôles apparemment opposés.

Les arts européens peuvent aussi être pratiqués en transposant les mêmes principes universels de non dualité, de complétude de l’individu multi-expert, et de recherche du geste ultime selon l’esprit du Iai. Tous s’y prêtent pourvu qu’on veuille y faire vivre les mêmes principes d’universalité. Joachim Forget pratique ainsi l’Art de Toucher le Clavecin, comme l’appelait le maître François Couperin, en l’enrichissant de principes et techniques d’art martial du Japon médiéval ou de la Chine Millénaire : posture, intention, concepts zen ou encore taoïstes.

Ce que nous offre le présent, c’est la richesse d’unifier le meilleur des sagesses d’hier et des horizons éloignés en apparence. En musique ou sur une toile, l’esprit du Iai peut survivre à son temps révolu. Instruments d’hier ou techniques d’aujourd’hui, les mêmes principes vivent. La nature est une est indivisible, comme l’artiste et son œuvre, l’homme et son environnement. L’homme créateur imite la nature. Quand le regard est porté sur tout et sur rien à la fois, l’horizon s’ouvre et la cible devient transparente, car le regard juste est celui qui porté sur la montagne lointaine : Enzan no Metsuke.

Joachim Son Forget (député) – 28 janvier 2016
Concert de clavecin solo par Joachim Forget  &  exposition d’Olivier Morel Le peintre-archer, Galerie Red Zone, Genève

ENGLISH VERSION

The Painter Arrowman – Iai spirit, yesterday and now

Iai Jutsu, the art of drawing the sword in the Japanese martial art, was part of the classical education of the samurai. Considered as a way to search for spiritual elevation or Iai Do, it may be the work of a lifetime to reach the perfect gesture. The intention is projected into the action beyond the target, the gesture is unique as a snapshot, thought and drawn as a line, as the trajectory of the katana is defined as soon as the movement is initiated, pure and irreparable also. The spirit of Iai is identical to Kyu Jutsu, the art of Japanese archery bow practiced by the archers of Yabusame seized by the artist Olivier Morel, whose ritual still continues confidentially in modern Japan. What seems like an anachronistic artefact might remain a rich teaching interest today?

In Japanese history, the barriers between fields had to be dismissed as the Warriors had to master many arts at once: riding in extreme conditions and ultimate precision archery at the same time, divided spatial attention… but also an intellectual and artistic education of refined achievement including calligraphy, literature and music. During the European enlightenment or already during the 17th century, a gentleman had also to practice arts as diverse as fencing, riding, dance or instrumental practice of Baroque music. A globalized vision of the humanity bringing his seemingly opposite poles.

European arts can also be performed by transposing the same universal principles of non-dualism, completeness of the multi-expert individuals and research of the ultimate gesture in the spirit of Iai. It is valid for all kind of arts if there is the intention to make them live through those principles of universality. Joachim Forget practices the Art of Touching the Harpsichord, as nicknamed by the master François Couperin, enriched by the principles and techniques of Asian martial arts: posture, intention, or even Zen and Taoist concepts.

What our time gives us is the unique opportunity to unify the best philosophies of yesterday and seemingly distant horizons. In music or painting, the spirit of Iai can survive its bygone era. Instruments of yesterday or today techniques, the same principles are alive. Nature is one and indivisible, as the artist and his creation, the man and his environment. The inventor imitates nature. When we gaze at everything and nothing at the same time, the horizon opens and the target becomes transparent, because the good eye focuses on the distant mountain, what Japanese call Enzan no Metsuke.

Joachim Son Forget (député) – 28 janvier 2016
Harpsichord solo concert & exhibition of Olivier Morel The Painter Arrowman, Red Zone Art Gallery, Geneva

Les traits d’un «peintre archer»
Olivier Morel expose à Genève

Franches et contrastées, les couleurs vous sautent au visage, d’autant plus qu’elles sont appliquées avec vigueur, ce qui donne une impression générale de dynamisme et, du moins dans un premier temps, de joie. Dessinateur, graveur et peintre, et écrivain à ses heures, l’artiste français Olivier Morel s’inspire volontiers de ses voyages en Asie, dont l’intéresse la philosophie, fondée sur l’énergie ou Qi.

La série présentée à la galerie genevoise Red Zone se base sur des photographies ramenées de séjours répétés au Japon. Les évocations de la vie quotidienne, une jeune fille aux cheveux auburn tenant un stand au marché aux puces, les massifs et arbustes en fleurs, camélias, pêchers, se résolvant, tels qu’on les regarde depuis un véhicule en mouvement, en épaisses traces roses, des ponts traditionnellement peints en rouge livrant passage à des camions bleu vif, des paysages citadins, avec leurs enseignes lumineuses – tout concourt à créer une ambiance forte.

Univers semi-fantastique

Cette ambiance à son tour, du fait de la présence d’éléments insolites, tend vers un univers semi-fantastique, où des méduses vous tombent sur la tête et où devant un petit temple, dans la rue, une passante sous son parapluie bleu ciel se protège de la Pluie divine. L’idée étant, suite aux événements de Fukushima et au passage du cyclone Washi, sur l’île de Mindanao, que le peintre a traités par ailleurs, qu’une grave menace plane sur le monde tel que nous le connaissons.

C’est pourquoi la gaieté presque forcée de ces peintures à la couleur acrylique acquiert, selon la volonté d’Olivier Morel qui médite soigneusement ses toiles en apparence improvisées, une résonance plus grave, une nouvelle profondeur. Pour en revenir au sujet des méduses, celles-ci, dans la partie supérieure de la composition, semblent pleuvoir à leur tour – pluie divine – sur un groupe d’alpinistes parvenus épuisés au sommet, et qui semblent fascinés par le gouffre qui les entoure de toutes parts.

Laurence Chauvy – Le Temps, Genève, publié le 29 mars 2013
Olivier Morel, Le peintre archer , Galerie Red Zone, Genève
https://www.letemps.ch/culture/traits-dun-peintre-archer